On ne peut pas ne pas communiquer

Ce que la communication change dans notre manière de photographier

Il y a une idée qui me travaille en ce moment. Une idée simple, presque évidente, mais dont je pressens qu’elle pourrait déplacer pas mal de choses dans ma manière de photographier, surtout en street. Ce n’est pas une révolution, plutôt un léger décalage, une manière de regarder autrement ce qui se joue quand je suis là, appareil en main, au milieu des autres.

Cette idée vient des travaux de Paul Watzlawick, avec Janet Beavin et Don D. Jackson, dans Une logique de la communication. Je ne vais pas en faire une lecture théorique, mais plutôt partager ce que ces idées déplacent concrètement, sur le terrain.

Deux idées à garder en tête

Dans cette logique de la communication développée par Watzlawick, Beavin et Jackson, une première idée s’impose : « on ne peut pas ne pas communiquer ». Cela signifie que même lorsque je ne parle pas, même lorsque je pense être discret, effacé, invisible, je dis déjà quelque chose. Ma posture, ma manière de regarder, la distance que je mets entre moi et les autres, le fait même de tenir un appareil photo… tout cela est perçu, interprété, parfois même avant que j’en aie conscience. Le silence n’est pas neutre, il est déjà chargé.

Dans cette même perspective, une seconde idée complète la première : nous ne communiquons pas à proprement parler, nous prenons part à une communication. Autrement dit, la communication ne commence pas avec nous. Elle est déjà là, elle circule, elle structure les relations avant même que j’arrive. Et quand je repars, elle continue, comme si de rien n’était. J’entre dans quelque chose qui existe déjà, et auquel je viens simplement m’ajouter.

Entrer dans une scène déjà en cours

C’est quelque chose que je dis souvent à mes étudiants, dans le cadre de mes cours de sociologie — notamment quand on aborde la communication et ces approches-là. Je leur dis, un peu pour simplifier, un peu pour les faire sourire aussi : les gens ne mettent pas pause quand tu pars, et “play” quand tu arrives.

Derrière cette image, il y a pourtant quelque chose d’assez fondamental. Quand j’arrive sur un lieu pour photographier, rien ne commence à ce moment-là. Les gens parlent déjà, se croisent, s’évitent, s’observent, vivent leurs histoires. Et quand je pars, tout ça ne disparaît pas non plus. Il y a une continuité, un flux dans lequel je viens m’insérer.

Ça change quelque chose, je trouve, dans la manière de se positionner. Parce que ça casse un peu cette impression — très humaine — d’être au centre, comme si notre présence déclenchait les choses. En réalité, on arrive toujours en cours de route.

Être là, c’est déjà agir

Du coup, même sans interaction directe, il se passe quelque chose. Je m’en suis rendu compte assez récemment, de manière assez simple. Personne ne m’a adressé la parole, rien de frontal. Mais des regards se sont tournés, des corps ont légèrement bougé, certaines personnes semblaient s’interroger sur ma présence.

C’est très subtil, presque imperceptible si on n’y prête pas attention. Et pourtant, c’est là. Ma présence produit des effets. Elle entre dans le jeu des interactions déjà en place.

Je n’ai pas forcément envie de tout analyser, ni de demander aux gens ce qu’ils pensent. Mais le simple fait de me dire que quelque chose se joue, même à bas bruit, change déjà ma manière de voir la situation.

Ce que la photo raconte (aussi)

Avec ça en tête, je me dis qu’une photo ne montre jamais uniquement une scène “objective”. Elle porte aussi, d’une manière ou d’une autre, la trace de ma présence. Parfois, c’est évident — un regard caméra, une tension, une réaction. Parfois, c’est beaucoup plus diffus.

Mais en regardant mes images après coup, j’ai parfois l’impression de voir apparaître quelque chose qui dépasse la simple composition. Comme si certaines photos révélaient une relation, même minimale, entre moi et ce qui se passe devant moi.

Pas forcément une interaction directe, mais une sorte de co-présence. Une empreinte.

Et quand on pense être invisible…

Il y a aussi ces moments où j’ai le sentiment de disparaître complètement, de me fondre dans le décor. De ne rien perturber, de simplement laisser les choses advenir.

Mais même là, en y réfléchissant, il se passe encore quelque chose. Ce retrait, cette discrétion, c’est aussi une manière de communiquer. Une manière de dire : je suis là, mais je vous laisse la place.

D’une certaine façon, je communique le fait que je me mets en retrait, que je n’interviens pas, que je laisse la scène, la relation, l’expression des personnes se déployer. Et en même temps, j’invite — sans le formuler — les autres à continuer, à être eux-mêmes, à produire leur propre communication.

Il y a donc une forme de présence qui consiste précisément à laisser les autres communiquer entre eux, à ne pas interrompre ce qui se joue. Et certaines images portent ça : quelque chose de fluide, de presque autonome, comme si le photographe n’était pas là… alors qu’il est là, mais autrement.

Sans se prendre la tête… mais en y pensant quand même

Je n’ai pas envie de transformer ça en méthode, ni en règle à suivre. Ce serait contre-productif. La street photography, pour moi, reste aussi une question d’intuition, de mouvement, de disponibilité.

Mais garder cette idée quelque part en arrière-plan, ça me semble intéressant. Juste se dire que je n’arrive jamais dans un espace vide, et que je ne suis jamais neutre.

Peut-être que ça change la manière d’entrer dans une scène. Peut-être que ça change la manière de s’y tenir. Ou peut-être pas. Mais j’ai envie d’essayer, simplement.

Photographier un monde qui existe sans nous

Il y a quelque chose d’assez libérateur, aussi, dans cette idée. Accepter que le monde n’a pas besoin de nous pour exister. Que les scènes, les relations, les tensions, les histoires sont déjà là, avec ou sans appareil photo.

Et que nous, finalement, on vient juste prendre place dans ce mouvement. On ne le crée pas. On s’y inscrit.

Conclusion

Je n’ai pas encore de certitudes, juste des intuitions que j’ai envie d’explorer sur le terrain. Être un peu plus attentif à ce que je communique, à la manière dont j’entre dans une situation, à ce que ma présence produit, même de manière infime.

Et voir, avec le temps, si ça laisse une trace dans mes images.

Je serais curieux d’avoir vos retours.

Est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de ce que vous communiquez en photographiant ? Est-ce que vous avez déjà senti que votre présence changeait quelque chose dans une scène ? Est-ce que vous cherchez à être visible, ou au contraire à disparaître ? Et est-ce que, finalement, ça change quelque chose dans vos photos ?

Photographier, ce n’est pas seulement voir.
C’est déjà participer. ;-)

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