IA, bouillie numérique et photographie de rue : que restera-t-il de l’âme ?

SLOP !

Internet est en train de se transformer sous nos yeux.

Envahi par des images, des vidéos et des textes générés par l’intelligence artificielle, le Web semble parfois n’être plus qu’un immense flux de contenus synthétiques, recyclés, re-filtrés, recomposés à l’infini. Une sorte de bouillie informationnelle — ce que certains nomment désormais le slop — où l’on ne distingue plus vraiment l’origine, l’intention ni même la véracité.

C’est précisément ce que met en lumière le documentaire L’IA va-t-elle tuer Internet ? (ARTE), que j’ai regardé récemment et qui a servi de point de départ à la réflexion que je développe ici : un Internet qui risque de devenir un espace saturé de contenus générés sans expérience du monde, sans ancrage dans le réel. Une production massive où l’information, passée et repassée par des filtres algorithmiques, finit par se refermer sur elle-même — au point de produire des effets très concrets, parfois dangereux, lorsque plus personne ne distingue le vrai du vraisemblable.

Cette logique de la bouillie n’est pas anodine. Elle touche l’information, la musique, la littérature… et bien sûr l’image. Aujourd’hui, quelques mots bien choisis — un prompt — suffisent pour générer une photographie « crédible », une vidéo spectaculaire ou une ambiance sonore. Le clic devient l’objectif ultime. Peu importe la profondeur de l’œuvre, pourvu qu’elle attire.

C’est à partir de ce constat que ma réflexion s’est progressivement déplacée vers la photographie, et plus particulièrement vers la street photography.

La street photography et l’IA

En photographie de rue, je pense que quelque chose résiste encore.

Même si les images générées deviennent de plus en plus crédibles, il subsiste — du moins pour l’instant — un pressentiment, une sensation diffuse :
=> Il manque quelque chose.

Une chaleur.
Une faille.
Une présence.

Ce que l’IA peine à reproduire, ce n’est pas la technique, ni même l’esthétique. C’est l’amour mis dans le geste.

L’attention portée à une scène ordinaire.
Le risque de la rencontre.
Le temps passé à errer, à douter, à rater.

Il manque aussi l’erreur.

Le ratage. L’anomalie. Cette petite dissonance parfois presque invisible, mais qui fait tenir l’image. Une composition imparfaite, un geste coupé, un regard ambigu, un déséquilibre qui, paradoxalement, fonctionne. Là où l’image trop lisse, trop maîtrisée, trop « propre » finit par s’éteindre, l’erreur — profondément humaine — vient ouvrir un espace sensible. Comme si l’image respirait précisément parce qu’elle n’est pas parfaite.

De mon point de vue, c’est peut-être là que se joue la différence fondamentale : la photographie humaine est située. Elle naît d’un corps dans un espace social donné. Elle est traversée par une histoire, une fatigue, une empathie, un amour, une anomalie… Bref, une âme.

Création ou simulation ?

Dans le documentaire évoqué plus haut, la parole est donnée à Nick Cave, qui affirme que l’intelligence artificielle peut imiter la forme de la poésie, mais qu’elle ne peut en produire la transcendance. Elle peut générer du « beau », dit-il en substance, mais un beau vidé de vécu, de douleur, de désir, d’amour.

Pour nuancer — ou contredire — cette position, le documentaire s’appuie sur une expérience rapportée par une experte en informatique : des poèmes générés par une IA ont été mélangés à des poèmes écrits par des humains, puis soumis à un panel de lecteurs. Le résultat est troublant mais mérite d’être précisé : la majorité a jugé les textes générés par l’IA plus poétiques et plus beaux, principalement parce qu’ils étaient plus simples, plus immédiatement accessibles, plus lisses dans leur structure et leur formulation.

C’est ici que, personnellement, la question m’interpelle davantage.

Ce constat ne dit peut-être pas tant quelque chose de la supériorité esthétique de la machine que de notre rapport contemporain à la poésie — et, plus largement, à l’art. Il interroge notre attirance croissante pour des formes fluides, facilement compréhensibles, peu résistantes, au détriment d’œuvres plus complexes, plus ambiguës, plus dérangeantes, qui demandent du temps, un effort d’interprétation et un véritable engagement du regard, de la lecture ou de l’audition. Du moins, c’est une hypothèse que je pose.

Une question de pluralité, pas d’opposition

Aimer la simplicité n’empêche en rien d’aimer la complexité. Et inversement. Ce ne sont pas des catégories opposées, mais des manières différentes d’entrer en relation avec une image.

Lorsque je regarde le travail de Garry Winogrand par exemple, je me rends compte que certaines photographies se donnent presque immédiatement, tandis que d’autres demandent un temps d’arrêt plus long, une attention plus soutenue. Non pas parce qu’elles seraient « meilleures », mais parce qu’elles ouvrent davantage de questions. On cherche ce qui se joue dans l’image, on hésite, on doute, on revient. Et plus ce temps d’observation s’étire, plus quelque chose se met à vibrer : une tension, une étrangeté, une forme de beauté qui ne se livre pas d’emblée.

Avec le temps — et c’est sans doute lié à la pratique elle-même — je constate que je suis de plus en plus attiré par ces images-là. Celles qui exigent une forme d’engagement du regard, un positionnement, une attention consciente. Non pas que je me détourne d’images plus épurées, plus lisibles, plus immédiates — je les aime toujours autant — mais parce que mon rapport aux photographies a évolué. Plus je regarde, plus je pratique, plus je ressens le besoin d’images qui me résistent un peu, qui m’obligent à rester, à chercher, à me laisser déplacer.

Cette réflexion dépasse largement la photographie. En tant que musicophile, je fais le même constat dans mon rapport à la musique : certaines œuvres s’offrent instantanément, d’autres demandent du temps, de l’écoute répétée, parfois même un effort. Et pourtant, ce sont souvent celles-là qui finissent par laisser l’empreinte la plus durable.

Ce qui me questionne — et m’inquiète parfois — dans notre rapport contemporain aux images, c’est la tentation d’uniformiser le regard. De finir par ne valoriser qu’une seule esthétique, une seule définition du « beau », une seule manière de représenter la rue, le réel, le monde. Or, ce qui fait la richesse de la création artistique depuis toujours, c’est précisément la coexistence de sensibilités multiples : certaines plus épurées, d’autres plus foisonnantes ; certaines plus directes, d’autres plus complexes ; toutes légitimes, dès lors qu’elles sont sincères et incarnées.

À l’ère de l’IA générative, cette pluralité est peut-être plus fragile que jamais. Si l’image tend à devenir toujours plus simple, plus rapide à lire, plus immédiatement efficace — uniquement pour capter l’attention et susciter le clic — alors ce n’est pas seulement une esthétique qui s’impose, mais une logique machinique. Et dans ce cas, ce n’est plus l’art qui guide la forme, mais l’algorithme. Ce serait, à mes yeux, une victoire de la machine sur l’âme, au détriment de la richesse infinie des manières humaines de voir, de ressentir et de créer.

Vers un retour à l’artisanat ?

Face à la saturation décrite dans le documentaire, certains experts évoquent l’hypothèse d’un rejet progressif de cette bouillie numérique. Une lassitude. Un besoin de reprendre distance. Et, peut-être, un retour vers des pratiques plus lentes, plus incarnées, plus artisanales.

Un vœu pieux ? Peut-être.

Fait intéressant : cette hypothèse, je me la formulais déjà avant même d’avoir vu ce documentaire, comme un pressentiment lié à l’évolution des images et des pratiques artistiques contemporaines. Le film est venu renforcer ce sentiment, le confirmer, en mettant des mots et des exemples sur quelque chose déjà présent, tout en me permettant d’établir plus clairement des ponts avec la photographie.

Et c’est sans doute là que se situe, pour moi, une forme de clarification. Sans jugement, sans condamnation — que chacun s’amuse à générer des images s’il le souhaite — je ressors de cette réflexion avec une envie intacte, presque renforcée, de continuer à faire des photographies en allant dans la rue. D’y marcher, d’y attendre, de m’y tromper. D’accepter l’erreur, le ratage, l’imprévu. D’y mettre de l’amour, de l’attention, des rencontres.

Non pas par nostalgie, ni par rejet de la technologie, mais parce que c’est là que quelque chose fait encore sens pour moi. Parce que c’est précisément dans cette lenteur, cette fragilité, cette part d’incertitude que se loge ce que je cherche dans la photographie.

Et, à l’issue de ce texte, je me rends compte que je n’ai tout simplement pas le désir de produire des images générées — pour toutes les raisons évoquées ici, et parce que mon rapport à l’image reste, avant tout, un rapport au monde, aux autres, et au réel.

Et toi, qu’en penses-tu ?

  • À force de consommer des images générées, apprendrait-on encore à regarder ?

  • Aimes-tu contempler des œuvres qui demandent du temps, de l’effort, de l’inconfort ?

  • Face à cette bouillie d’images et de contenus synthétiques, assisterait-on à un retour vers une forme d’amour pour l’artisanat, des pratiques lentes, manuelles, incarnées — en photographie comme ailleurs ?

  • Que cherches-tu vraiment dans une image et dans la pratique photographique ?

  • Perçois-tu une image lorsqu’elle est générée artificiellement ? Et, si oui, quels sont les indices qui te le permettent ?

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La focale du sociologue, l’œil du photographe