La focale du sociologue, l’œil du photographe
La “bonne focale”, ou penser la distance
Photographie, sociologie et manière de regarder le monde
Depuis longtemps déjà, celles et ceux qui connaissent mon travail savent que j’établis des ponts constants entre la photographie — et en particulier la street photography — et les sciences humaines. Sociologie, anthropologie, psychologie : ces disciplines partagent avec la photo une même obsession pour le réel, pour les interactions, pour les situations ordinaires qui disent beaucoup plus qu’elles n’en ont l’air.
Récemment, la lecture d’un livre a particulièrement nourri cette réflexion : La bonne focale de Howard Becker. Rien que le titre résonne déjà fortement chez le sociologue… et chez le photographe que je suis…
Dans cet ouvrage, Becker, sociologue américain, défend l’idée que la « bonne focale » en sociologie serait plutôt une micro-focale : s’intéresser aux interactions fines, aux échanges concrets entre individus, dans des contextes précis. Une sociologie du proche, du situé, presque de l’intime, par opposition aux grandes analyses macro fondées sur des échantillons massifs et des vues d’ensemble.
Impossible, en lisant cela, de ne pas faire le lien avec la photographie.
Focale, distance et intention
En photographie - en sociologie également -, il n’y a évidemment pas de bonne ou de mauvaise focale en soi. Il y a surtout une intention, un point de vue, un choix. Grand angle, 35 mm, 50 mm… chaque focale embarque avec elle une manière différente de raconter.
Personnellement, je travaille souvent avec un 23 mm (équivalent 35 mm). Et ce qui me frappe, en relisant mon propre travail, c’est à quel point une même focale peut raconter des histoires très différentes selon la distance que j’entretiens avec mon sujet.
À 50 cm ou à un mètre, je suis au cœur de l’action. Je m’approche des corps, des regards, des gestes. Il se passe quelque chose de plus intime, de plus dense, presque de l’ordre de la micro-sociologie visuelle : ce sont les interactions qui prennent le dessus, les tensions, les échanges, les micro-événements.
En prenant plus de recul, avec la même focale, l’environnement prend soudain beaucoup plus de place. Le cadre urbain, la foule, l’architecture, le paysage social deviennent des acteurs à part entière. On ne regarde plus seulement un individu, mais des relations entre individus, parfois une sensation de surpopulation, parfois une chorégraphie collective.
Le regard du spectateur circule davantage, un peu comme dans ces livres « cherche et trouve » que j’adore feuilleter avec mes enfants : l’œil explore, s’attarde, découvre des détails secondaires mais signifiants.
Une question de distance plus que de technique
Finalement, ce que m’inspire Becker, ce n’est pas une remise en question de la focale en tant que telle — car la focale reste évidemment déterminante dans la manière de raconter une histoire. On ne dira pas la même chose avec un 24 mm, un 35 mm, un 50 mm ou un téléobjectif : les plans, les superpositions, la compression de l’espace ou au contraire son ouverture transforment profondément le récit visuel.
Mais dans l’analogie que je fais avec ma propre pratique — notamment autour du 23 mm (équivalent 35mm) que j’utilise très régulièrement — c’est surtout la question de la distance qui s’impose à moi. À focale constante, la manière de se placer, de s’approcher ou de s’éloigner du sujet devient un véritable choix narratif.
Cette distance agit alors comme une variable essentielle du sens : elle oriente le regard vers l’intime ou vers le contexte, vers l’interaction fine ou vers la scène sociale plus large.
Et donc, comme en sociologie, il ne s’agit pas de dire que le micro vaut mieux que le macro, ou l’inverse. Il s’agit de réfléchir à ce que l’on veut montrer, à ce que l’on met en dynamique dans une image, dans une série, dans un récit photographique.
Garder cette idée de « bonne distance » en tête m’aide aujourd’hui à relire mes images autrement, à penser plus finement l’édition, la sélection, l’enchaînement des photos. Comme un carnet de bord intérieur, un petit aiguillage discret mais constant dans le processus créatif.
Ce n’est pas une réflexion figée. Plutôt quelque chose qui accompagne, qui évolue, qui se transforme avec le temps, les projets, les rencontres. Une manière de donner encore un peu plus de sens à la distance, au cadre, au regard que l’on propose.
Et vous ?
Quand vous photographiez et/ou éditez, pensez-vous consciemment à la distance que vous prenez avec votre sujet ?
Avez-vous l’impression que vos images parlent davantage de relations intimes ou de contextes plus larges ?
Une même focale vous permet-elle, vous aussi, de raconter des histoires très différentes ?
Je serais curieux de lire vos retours, vos expériences, vos désaccords aussi. La discussion fait partie du processus. L’échange continue !
Tes retours sont les bienvenus. N’hésite pas à me faire part de tes commentaires (IG, Mail, Youtube)